Christiane a 82 ans. Elle est veuve et a une petite pension. Il y a des années, son banquier l’a persuadée d’investir ses maigres économies dans des actions Dexia : « Le placement de votre argent sur un carnet d’épargne ne vous rapporte rien, bien au contraire ; l’inflation étant plus élevée que les intérêts versés, vous perdez de l’argent en épargnant. ». Une réflexion qui l’avait traumatisée ! Elle avait donc chaleureusement remercié son banquier et s’était empressée de suivre ses conseils.
Aujourd’hui, elle est ruinée. Sa toute petite poire pour la soif, comme elle disait, a fondu d’un seul coup. La faute à l’irresponsabilité des voltigeurs de la haute finance, des banquiers qui, au casino des placements hasardeux, ont joué et perdu. SON argent. Et le vôtre, le mien, le nôtre : celui de la collectivité. Car en Belgique, nous sommes tous concernés : outre l’Etat fédéral et les 3 régions qui, à eux quatre, détenaient plus de 11% des actions de Dexia, le Holding communal en possédait 14%, ARCO : 13 % et Ethias : 5%. Sans compter les salariés du groupe et les autres actionnaires individuels et institutionnels qui, ensemble, totalisaient 28% des actions. [1]
Tous ruinés demain ?
Les citoyens seront, au bas mot, doublement affectés par le démantèlement de Dexia (voire triplement, s’ils sont actionnaires !) : en plus de la catastrophe annoncée pour les finances publiques, c’est en effet l’argent du contribuable qui va, une nouvelle fois, servir à sauver la banque. Sans même compter la menace insensée que la « bad bank » fait peser sur l’avenir du pays et de chacun de ses habitants : l’Etat belge se porte garant pour 54 milliards d’avoirs douteux ! Est-ce vraiment raisonnable dans le contexte actuel ? Et quelles conséquences cette véritable épée de Damoclès aura-t-elle sur la note du Royaume auprès des agences de notation ? « La garantie de la Belgique à Dexia = 15% du PIB belge ; celle de la France = 2% du PIB français. Comment cela va-t-il influencer le profil de crédit de la Belgique ? », s’interrogeait le Professeur Paul De Grauwe sur Twitter » [2]
« Avec Dexia, nous sommes victimes d’un capitalisme financier dévoyé qui a vécu de bulles, de mensonges et de faux-semblants et qui perd soudain pied », écrivait très justement Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du journal Le Soir, le 14 octobre 2011.
Déprime pour les uns, des primes pour les autres
Toxiques, les produits financiers ne l’ont cependant pas été pour tous : les principaux responsables de la situation actuelle n’ont guère été sanctionnés pour leur gestion désastreuse, que du contraire ! Tenez, le Français Pierre Richard par exemple (pas le comique, l’autre : le sinistre), celui qui a été PDG de Dexia jusqu’à l’automne 2008, eh bien, il bénéficie d’une confortable retraite de… 600.000 euros par an ! Pourtant, « emporté par la folie des grandeurs », comme le dénonce Sophie Fay dans Le Nouvel Observateur [3], c’est lui qui, dès la deuxième moitié des années 1990, a lancé l’institution qu’il dirigeait dans une véritable frénésie d’acquisitions, d’abord en Europe, puis aux Etats-Unis avec la société financière américaine FSA qui signera sa perte.
Selon Sophie Fay, son successeur belge, Axel Miller, « poursuivra, pied au plancher, la même stratégie casse-cou ». Il sera remplacé par le Français Pierre Mariani, au sujet duquel le fondateur de Dexia, François Narmon, ne mâche pas ses mots : « la façon dont il a géré la banque est une catastrophe, confiait-il au Soir les 15 et 16 octobre. Pourtant, il empochera, au début de l’année 2011, un bonus de 600.000 euros, s’ajoutant, ne l’oublions pas, à une rémunération d’un million d’euros et à une « prime de fonction » de 200.000 euros ! « Indécent », avait titré Yves Cavalier, dans un bel édito paru dans La Libre Belgique en ligne, le 7 avril 2011 : « Comment peut-on sereinement poursuivre un débat sur l’impérieuse nécessité de voir chacun participer à l’effort d’assainissement du pays lorsque les patrons de certaines banques s’en mettent plein les poches ? »
La politique du mensonge
Pour faire taire les quelques voix discordantes qui avaient osé protester, Jean-Luc Dehaene, le président du Conseil d’administration de Dexia, était monté au créneau pour défendre ce super bonus ! A l’époque, il nous avait déçus, il nous a ensuite menti. « Début octobre, Jean-Luc Dehaene nous disait encore que tout était sous contrôle », dénonçait dimanche dernier Bernard Clerfayt, le secrétaire d’Etat fédéral adjoint au ministre des Finances. Et alors que le président du CA préparait depuis près de 4 semaines avec la France la scission de Dexia, il déclarait encore aux journalistes que cette séparation n’était pas à l’ordre du jour !
Dangereux, ça ! Quand le citoyen ne fait plus confiance aux responsables politico-économiques, il devient une proie facile pour les poujadistes habiles, façon Marine Le Pen.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le petit actionnaire de Dexia ne sait plus à quel saint se vouer dans sa quête d’informations fiables. Comme le notait Euroshareholders, la fédération européenne des associations d’actionnaires, il a le sentiment d’avoir été trompé : « il y a moins de trois mois le régulateur bancaire européen a publié les résultats de ses « stress tests » qui classaient DEXIA comme douzième meilleure banque européenne sur un total de 92 en termes de capitalisation » ![4]
Lorsque Dexia s’est effondrée, Christiane m’a téléphoné, paniquée et ne sachant que faire : « Dois-je vendre, pour récupérer quelques centaines d’euros, ou conserver ces actions et attendre ? Y a-t-il une toute petite chance qu’elles remontent un jour ? » L’action Dexia avait déjà fameusement dévissé et plafonnait sous la barre de un euro l’unité. Je ne savais pas quoi lui répondre.
- Mais tu es journaliste, tu dois savoir !
- …
- Que font les journalistes ? Leur rôle n’est-il pas d’informer les simples citoyennes, comme moi ?
Un étonnant silence
Depuis le début du plongeon de Dexia, elle avait épluché son quotidien préféré, La Libre Belgique. Mais elle n’y avait pas trouvé, m’a-t-elle dit, de réponse à ses questions. Sachant que j’étais abonnée au journal Le Soir, elle m’a demandé si je pouvais l’éclairer. J’ai donc suivi avec encore plus d’attention la saga DEXIA. Et je dois reconnaître que le quotidien de la rue Royale n’a pas lésiné sur les pages spéciales. Ainsi, dans sa livraison du 6 octobre, sous le titre « Que doit faire le client Dexia ? », Le Soir abordait cinq questions de manière assez pédagogique et précise : « 1. Faut-il retirer l’argent déposé sur mon compte d’épargne ? 2. Que vont devenir mes bons de caisse et mes comptes à terme ? 3. J’ai des SICAV vendues par Dexia. Que faut-il en faire ? 4. J’ai souscrit une épargne pension chez Dexia. Suis-je concerné ? Et : 5. J’ai acheté en Bourse des obligations émises par Dexia. Valent-elles encore quelque chose ? » 15 à 30 lignes d’explication répondaient à chacune de ces interrogations. Du beau travail. Mais à la sixième question : « Lors de l’introduction en bourse de Dexia, j’ai souscrit des actions. Qu’en pensez-vous ? », la réponse tenait en une seule ligne : « Nous ne pouvons, hélas, que compatir… », écrivait le journaliste, Marc Charlet, sans plus de précisions ! Un peu léger, non ? Combien de personnes âgées ont-elles frôlé la crise cardiaque en lisant ces mots ? En tout cas, ce n’était pas avec cette phrase laconique que je pouvais informer Christiane !
Du côté de la RTBF, pas d’avantage de réponse à cette question précise, du moins dans les journaux télévisés de 19H30, que j’ai, me semble-t-il, tous suivis.
Vendredi 14 octobre, l’action chutait encore de 7,59 %. Fallait-il vendre au plus vite, histoire d’empocher 0,69 cents l’action plutôt que de tout perdre ? Ou était-il au contraire conseillé d’attendre ? Voilà plus d’une semaine que cette question angoisse les petits actionnaires : même si de grandes incertitudes subsistent, c’est évident, ils auraient apprécié que leurs inquiétudes soient prises en compte et traitées par les médias. Ces derniers n’auraient-ils pu, par exemple, interviewer différents économistes et publier les avis et conseils de chacun ?
« J’ai eu l’impression que nous n’existions pas, m’a dit Christiane, ou qu’être actionnaire était désormais perçu comme honteux. » Non, les petits actionnaires de Dexia ne sont pas d’horribles capitalistes spéculateurs : ce sont des pères, mères et grand-mères de famille qui ont tenté de gérer au mieux leurs économies. Et qui ont fait confiance à Dexia parce que l’Etat, les Régions et les communes y avaient placé leurs avoirs. Dès lors, il leur semblait tout simplement inconcevable que cette institution financière puisse sombrer.
Mais l’impensable est arrivé. Et ils restent là, incrédules et profondément choqués. Comme Christiane, ma maman.
[1] Source : L’Echo, le 3 octobre 2011.
[2] Cité dans L’Echo, le 10 octobre 2011.
[3] “La double mort de Dexia”, le 13 octobre 2011, n°2449
[4] Fonds propres « durs » de 10,4 % des actifs, soit plus du double de la norme minimale de 5%.
