jeudi 4 juin 2009

Ceci n’est pas une lunette de WC

Semences de tournesol, ouvre-boîte, nourriture pour chiens, brouette, fumier, linge de maison, presse-ail, jacuzzi, poison contre les souris, pétunias, géraniums, stores, télévisions et lunettes de WC.

Je vous le donne en mille : qu’ont en commun tous ces objets ? S’agit-il d’une énumération poétique, tout droit sortie d’une séance d’écriture automatique conduite par André Breton dans son fief de Saint-Cirq Lapopie, ce magnifique village médiéval surplombant le Lot ?

A l’heure où l’on inaugure à Bruxelles le nouveau musée Magritte, on serait tenté de passer par le surréalisme pour décoder l’actualité. Pourtant, cette liste n’est pas une poésie post-dadaïste. Aussi incroyable que cela paraisse, il s’agit de quelques-uns des articles que les députés britanniques ont eu le toupet d’introduire en notes de frais.

Mais ce ne sont là que simples broutilles au regard des autres dépenses, bien plus onéreuses, qu’ils ont sans vergogne fait payer par le contribuable. Ainsi, M. Hogg, l’ex-ministre conservateur de l’Agriculture, a-t-il eu le bon goût de se faire rembourser le curage des douves du confortable manoir qui lui sert de seconde résidence.
Le millionnaire travailliste Shaun Woodward, le plus riche ministre du cabinet de M. Brown, qui possède déjà plus d’une demi-douzaine de propriétés, n’a pas hésité, pour sa part, à faire participer ses concitoyens au remboursement de l’emprunt qu’il avait personnellement contracté pour acquérir un flat londonien coûtant la bagatelle de plus d’un million de livres.
Quant au député conservateur Peter Viggers, il a perçu plus de 30.000 livres (34.000 euros) en trois ans pour frais de jardinage, dont 1645 £ pour la construction d’une île flottante pour ses canards !

Cette rocambolesque histoire m'inspire au moins trois réflexions.
La première porte sur l’autisme dans lequel enferme l’exercice du pouvoir. Tenez, quelle a été la réaction des députés britanniques : la confusion ? La honte ? Le repentir ? Vous n’y êtes pas ! Les élus du peuple se sont dits surpris, voire choqués, que les citoyens puissent être scandalisés !
« Il y a un sentiment d’injustice face à la rage de l’opinion publique, souligne un assistant parlementaire de sa gracieuse majesté. Les députés avaient le sentiment d’agir en toute légalité. » Tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ? Un certain M. Donfut, je crois, qui lui non plus n’arrivait pas à se sentir confus ! « Je n’ai rien fait d’illégal » a-t-il répété à la presse, en guise de refrain défensif.

Des deux côtés de la Manche, ce qui semble sans doute le plus sidérant, c’est l’apparente incapacité de nos élus à prendre la mesure de ce que peut ressentir, face à leur comportement, le citoyen moyen qui gagne péniblement 1.300 à 1.500 euros (ou l’équivalent en livres) et subit de plein fouet la crise économique. Comme si les responsables politiques vivaient en vase clos, dans une bulle les isolant de leurs électeurs. Un monde à eux, ouaté, et largement déconnecté du réel.
Le fossé est décidément profond entre le peuple et ses représentants. Le scandale des notes de frais, mis au jour par le Daily Telegraph, n’a fait que le creuser encore davantage. D’autant que le quotidien conservateur publie chaque jour de nouvelles notes, distillant les révélations avec un sens du suspens digne des plus grands romans.

La deuxième réflexion appréhende les conséquences de ce scandale pour la démocratie, minée par l’irresponsabilité de ceux-là mêmes, les élus de la nation, qui en sont l’expression la plus essentielle.

D’autant que le phénomène dénoncé est loin d’être marginal. Sont ici concernés non pas un, deux, ni même trois cas isolés, mais - excusez du peu - plus d’une soixantaine de députés, émanant de surcroît de tous les grands partis représentés à la chambre : travaillistes, conservateurs et libéraux-démocrates. Sans compter le Sinn Fein, lui aussi mouillé jusqu’au cou par des notes de frais d’autant plus abusives que le parti nationaliste irlandais ne siège même pas au Parlement de Westminster.

C’est bien là, dans le caractère épidémique des fraudes, que réside le danger pour la démocratie. Comment éviter les « tous pourris » et autres réactions poujadistes quand un député sur 10 est impliqué, maculé, discrédité ? Les Britanniques se disent écoeurés. Laissant éclater leur colère sur Internet, certains n’hésitent pas à déclarer qu’ils ne paieront plus leurs impôts si ceux-ci doivent servir à enrichir encore davantage un milliardaire, à nettoyer la piscine d’un député ou à élaguer les 500 arbres de sa propriété. Des sondages annoncent de beaux jours pour les partis antiparlementaires et en particulier pour le British National Party, d’extrême droite.

La troisième réflexion concerne dès lors l’urgence d’un retour à plus d’éthique en politique. L’adoption de règles de conduite claires et précises et de mesures de contrôle s’impose pour remettre de l’ordre et de la décence dans les écuries d’Augias. Mais elles seront inévitablement contournées si les partis politiques n’édictent pas une morale de la responsabilité.
La corruption a existé de tous temps et sous tous les régimes. Mais comment s’étonner de la voir prospérer davantage dans des sociétés qui ont fait de l’argent leur veau d’or ? Le culte de la richesse et son corollaire, l’acceptation d’inégalités indécentes, est incompatible avec une réelle démocratie.

Cette surréaliste histoire de corruption est, d’une certaine manière, l’allégorie d’un dysfonctionnement beaucoup plus vaste : celui d’un modèle économique et social devenu fou. Le système sur lequel les députés britanniques indélicats surfent est précisément celui qui a produit les subprimes pour les pauvres et les surprimes pour les riches, les parapluies troués pour les chômeurs et les parachutes dorés pour les directeurs.

« Il n’y a plus de politiques, il n’y a plus que des politiciens. (…) Il n’y a plus d’autre pouvoir que celui de l’argent », déplorait Emmanuel Mounier. Il est temps de remettre à l’honneur d’autres valeurs, moins matérialistes : respect du bien commun, engagement au service du public et sens de l’Etat. Bref de réhabiliter la Res publica, dans toute sa grandeur et son désintéressement.

jeudi 9 avril 2009

Quand les médias poussent à la violence

Strasbourg, début avril 2009. Pour son 60e anniversaire, l’OTAN bénéficie de la présence d’un hôte de marque, Barack Obama.
Loin de se laisser démonter, le collectif anti-OTAN, soigneusement tenu à l’écart des petits fours et des grands discours, mène campagne contre le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’organisation.
Venus de plusieurs pays, issus de diverses mouvances, des manifestants pacifistes expriment leur désaccord par rapport à cette institution qu’ils ont rebaptisée ‘Organisation Terroriste de l’Atlantique Nord’. Et organisent dans les rues des cortèges et des sit-in autour de drapeaux arc-en-ciel fleuris du mot « Peace ».
Mais avez-vous vu sur votre petit écran les images de ces rassemblements non-violents ? Non. Ou quasi pas. Les télévisions du monde entier ont essentiellement – voire exclusivement – montré des casseurs mettre le feu à un hôtel, démolir un ancien poste des douanes, ou s’en prendre aux forces de l’ordre à coups de cocktails Molotov et de pavés. Des scènes d’une violence inouïe ont ainsi fait irruption dans nos salons, comme ces manifestants cagoulés fonçant vers une jeep de police et enfonçant un énorme pieu pointu en plein milieu du pare-brise !
Ce sont les black block, ces membres de groupes radicaux, qui ont capté – accaparé faudrait-il dire - l’attention de tous les médias. Au détriment des pacifistes, littéralement gommés de l’actualité.
Savez-vous précisément pourquoi ces derniers manifestaient ? Leur a-t-on tendu le micro pour exprimer leurs positions? Vous a-t-on montré leurs slogans : « Pourquoi Otan de sacrifices ? / Les seules solutions : la paix et la non-violence. / Otan remballe tes missiles. / Ou encore : Guerres trop chères : dépenses militaires mondiales en 2007 : 1339 milliards de $ » ?
Je ne dis pas qu’il ne fallait pas montrer les casseurs. C’est, évidemment, une information importante. Et le fait que plusieurs télévisions se soient posé la question de savoir qui étaient les black bock et leur aient consacré une séquence apportait un indéniable « plus ».
Mon propos n’est pas non plus de relayer les thèses anti-OTAN, mais bien de regretter le caractère franchement déséquilibré de la couverture audiovisuelle de cet événement. La plupart des télévisions européennes n’ont en effet pas consacré une seule séquence aux pacifistes. Et quand une camera a balayé leur cortège, c’est très furtivement, avant de revenir aussitôt sur les casseurs.
Moralité ? 1) La couverture de cette actualité par la plupart des JT fournit une image tronquée de la réalité, qui donne, une fois de plus, aux téléspectateurs l’impression que tout n’est que violence.
2) Si vous voulez passer à la télé, mieux vaut casser, incendier, tabasser des policiers que de protester calmement. Un bien désastreux message !

La Libre Belgique et la chatte d'Ophélie Winter

Dans tous les débats qui ont eu lieu ces derniers mois concernant l’avenir de la presse écrite, de l’information et des journalistes, ce qui est cocasse, c’est que tous les responsables de journaux réaffirment la nécessité d’une presse « de qualité ». Et s’en revendiquent. Alors même qu’on en est souvent bien loin !
Tenez, cette fameuse dégradation vers le people, le bling-bling et la bang-bang : et bien, même des quotidiens dit ‘sérieux’ s’y adonnent joyeusement ! Sur le site de La Libre Belgique, ce 3 avril 09, en page d’accueil, colonne de droite, les vidéos de La Libre. Au nombre de 4 aujourd’hui. La troisième a pour titre « Ophélie se lâche ». Et quand on clique dessus, on tombe sur une interview de la chanteuse, avec, en colonne de droite, cette fois, le titre « Ophélie Winter montre sa chatte ». Oui, oui, vous avez bien lu ! Et nous sommes sur le site de La Libre Belgique. Pas sur celui d’un quelconque tabloïd anglais.
Décidément, on a l’impression que les publications jusqu’ici les plus respectées sont prêtes à tout pour essayer d’augmenter leur audience. Et si, au contraire, cela se révélait contre-productif et leur faisait perdre leurs lecteurs les plus fidèles, offusqués par de telles dérives ?

samedi 24 janvier 2009

Coups de sabot, coups de chapeau !

Cela fait quelque temps déjà que je souhaitais instaurer ce petit baromètre à humeurs. Cette fois, c’est fait !

Mon premier coup de sabot sera pour Jean-Marc Nollet. Alors même que je viens d’acheter son tout récent livre Le green deal. Proposition pour une sortie de crises, je découvre avec étonnement dans le journal Le Soir une interview du chef de groupe Ecolo à la chambre où il déclare qu’ « Obama est plus proche du MR que d’aucun autre parti francophone. C’est un libéral. » 1 Se pourrait-il que Monsieur Nollet ignore que le terme « libéral » ne recouvre pas la même réalité des deux côtés de l’Atlantique ? 2

Quel superbe cadeau il offre là aux libéraux de notre petit Royaume : dire que Barack Obama, qui fait rêver des centaines de millions de personnes dans le monde, est proche d’eux ! Didier Reynders lui doit de chaleureux remerciements !

Par contre, pour les Ecolos, il n’est pas sûr que ces propos soient électoralement porteurs. Certes, tous ne pensent pas comme lui. « Ecolo est évidemment ravi du résultat de l’élection présidentielle américaine, écrit pour sa part Isabelle Durant sur son site Internet. L’accession de M. Obama à la Maison Blanche suscite un immense espoir partagé tant par le peuple américain que par le reste du Monde. (…) Cette élection est aussi une chance pour la Planète ».
Décidément, tout le monde est loin d’être sur la même longueur d’ondes du côté des Verts ! Le soir même de l’élection du nouveau président des Etats-Unis, une autre personnalité du parti, Josy Dubié, déclarait à la RTBF que « choisir entre Bush et Obama, c’était comme choisir entre la peste et le choléra » !

Il est évident que Barack Obama décevra. Nous en sommes tous conscients. Les attentes à son égard sont démesurées. Et la situation économique des Etats-Unis, particulièrement désastreuse.

Mais il incarne l’espoir, en des temps qui en offrent si peu. Et une formidable victoire sur le racisme. Et ça, c’est déjà inestimable. Dès les premiers jours de son mandat, il a de surcroît pris des mesures qui rompent avec la période sombre de George Bush : fermeture de Guantanamo, interdiction de la torture, transparence du gouvernement.

Même Fidel Castro ne s’y est pas trompé. L’ancien président cubain a tenu à saluer l’accession au pouvoir de B. Obama et a qualifié le nouveau locataire de la Maison Blanche d’ « homme sincère qui a beaucoup de bonnes idées. » Tout en ajoutant qu’ « en dépit de ses nobles intentions, de nombreuses questions restent sans réponse ». 3

« Nous assistons à un événement véritablement historique, non seulement pour les Etats-Unis, mais pour le monde entier », a pour sa part déclaré Nelson Mandela. « Vous, M. Le Président, avez apporté une nouvelle voix d’espoir, disant que nous pouvons réellement changer le monde et en faire un endroit meilleur ».

Changer le monde ? En faire un endroit meilleur ? N’est-ce pas le programme affiché par Ecolo ?

P.S. Joëlle Milquet, présidente du CDH, était à Washington lors de la prestation de serment d’Obama, comme le faisait remarquer David Coppi à Jean-Marc Nollet dans l’article du Soir. Et ce dernier de répondre: « Elle a un peu de temps à perdre. » S’est-il demandé, lui, combien de voix cette interview lui avait fait perdre ?


1. Le 21 janvier 2009, p. 6.
2. Le « liberal » américain se situe au centre-gauche, défend à la fois les libertés individuelles et un rôle actif de l’Etat pour réduire les inégalités et réguler l’économie.
3.
www.cubadebate.cu et Reuters, 22 janvier 09.

jeudi 1 janvier 2009

L'éblouissement culturel

« Pour la première fois de ma vie, j’ai osé mettre ma photo sur mon CV », s’exclamait un jeune Africain, au lendemain de l’élection de Barack Obama.
La scène se déroulait au Thé au Harem d’Archi Ahmed, un café-restaurant de Saint-Josse, lors d’une représentation de la pièce Missing, mise en scène et produite par le Brocoli Théâtre.
Ce soir-là, nous, le public, avons vécu des moments de pure magie. Ce spectacle était en effet l’aboutissement d’un travail de près de trois ans, entrepris à l’initiative de cette petite commune bruxelloise, et mené à bien par une compagnie de théâtre-action, avec la participation active des habitants. Pas les habitués des salles de spectacle. Non. Des volontaires recrutés dans des cours de français pour immigrés.
Issus des quatre coins du monde, une trentaine d’entre eux acceptèrent de jouer le jeu. Un réel défi lorsqu’on sait que cette pièce à inventer, écrire, monter, jouer avait pour thème les relations femmes-hommes. Dans un contexte culturel où la mixité reste taboue, les unes et les autres se réunirent séparément pendant trois mois. Chacun eut la parole. Et posa des questions à l’autre groupe par animateurs interposés. Rédigé par Gennaro Pitisci, le texte final de cette création collective évite les grands clichés, les prises de position à l’emporte-pièce et séduit par le sens de l’écoute dont il témoigne.
Lorsque les répétitions théâtrales mixtes commencèrent,
les pressions sociales se firent pesantes. Certains n’avaient pas dit à leur famille qu’ils participaient à la création d’un spectacle, laissant penser à leur entourage qu’ils se rendaient à leur cours de français. D’autres, surtout lorsqu’ils découvrirent la grande salle du théâtre Le Public, où devait se jouer la première de la pièce, eurent brusquement peur d’assumer une prise de parole en public. Tant et si bien que la trentaine de participants du départ fondit comme glace sur la langue. Seuls deux d’entre eux restèrent jusqu’au bout. Les deux acteurs principaux, qui jouent tous les rôles de la pièce, soutenus par un chœur d’une vingtaine de personnes, représentant ceux qui s’éclipsèrent au fur et à mesure. Deux figures inouïes : Meryem, une jeune femme turque, ne parlant pas le français, mais qui a parfaitement appris son texte et le restitue avec un charisme et une présence sur scène extraordinaires. Et Hamid, venu assister aux répétitions bracelet électronique au pied, et qui n’a fait part aux autres membres du groupe de son statut de prisonnier que le jour où on lui a enlevé son moderne boulet. Evoqué lors du spectacle, je pensais que cet épisode faisait partie de la fiction théâtrale. Mais non. Nous étions en plein dans la réalité.
Cette pièce, qui mêle avec brio le récit de l’atelier et la fiction collectivement inventée, n’est-elle pas une illustration quasi parfaite - emblématique - du droit à l’épanouissement culturel de tous les citoyens, à commencer par les plus défavorisés, fragilisés, marginalisés ? Elle a en effet permis à des personnes n’ayant jamais mis le pied dans un théâtre, non seulement d’assister au spectacle, mais aussi pour certains d’y participer en tant qu’acteurs.
« Missing illustre l’importance du dire et nous rappelle que tout ce qui paraît impossible à changer en ce monde peut être exprimé, revisité, transformé, souligne Gennaro Pitisci. Cette quête relève d’un engagement artistique et politique qui traduit notre fascination pour tout ce qui relie les hommes. »


PS : Envie d'assister à la prochaine représentation? Brocoli@skynet.be ou 02 539 36 87. Le texte est également devenu livre, grâce à La mesure du possible, une petite maison d’éditions originale et courageuse, qui s’est spécialisée dans la publication de paroles collectives : récits de vies de migrants, d’ouvrières en lutte, ou d’habitants expulsés. « Toutes choses parfaitement invendables et totalement hors du marché », comme le souligne, avec un sourire malicieux, l’éditeur, Paul Hermant (courrierlautresite@skynet.be).

vendredi 5 décembre 2008

Les sous-munitions ont perdu la guerre

Liban, 1999. Ahmad a 5 ans. Le jour de son anniversaire, sa famille se rend dans un parc public. Pendant qu’il joue avec son frère, ses parents disposent les bougies sur le gâteau. Il n’aura pas le temps de les souffler. Attiré par ses couleurs vives, Ahmad ramasse un objet qui lui explose au visage. Il vient d’être tué par une bombe à sous-munitions.
« Mon fils n’était pas un terroriste, ni un criminel. C’était un enfant qui voulait s’amuser et profiter de la vie », nous explique Raed Mokaled lors d’une conférence de presse organisée par la section belge de Handicap international, à l’occasion du lancement de l’exposition Fatal Footprint, l’empreinte fatale (voir encadré).
Depuis cet accident, Monsieur Mokaled est devenu « Ban Advocate », avocat de l’interdiction, et parcourt la planète pour essayer de dissuader les responsables politiques du monde entier de continuer à utiliser l’arme qui a tué son fils.

Qu’est-ce qu’une arme à sous-munitions ?
Une bombe à sous-munitions (BASM) est un conteneur (missile, obus, roquette…) dans lequel on introduit entre une dizaine et plusieurs centaines d’autres bombes, plus petites, appelées sous-munitions. Une fois lancé, le conteneur va s’ouvrir et disperser ses bombes de petit calibre, non seulement au-dessus de la cible, mais aussi aux alentours, sur un territoire très vaste.
C’est dire leur danger pour les civils, pendant un conflit, bien sûr, mais aussi des années plus tard. La paix revenue, les petites bombes non explosées continuent en effet à mutiler et tuer hommes, femmes et enfants qui vaquent à leurs occupations quotidiennes : les agriculteurs travaillant dans leur champs, les mères de famille en quête de bois pour cuire le repas ou les enfants qui les prennent pour des jouets. Outre les drames humains qu’elles provoquent, elles font aussi obstacle à la reconstruction post–conflit, retardent le retour des réfugiés dans leur pays et constituent des entraves pour le développement économique et social des régions infestées,
Employées pour la première fois par l’Allemagne et l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale, ces armes ont ensuite été massivement utilisées par les Américains au Laos et au Vietnam. Depuis lors, au moins 25 pays à travers le monde, de l’Afghanistan à la Bosnie en passant par l’Ethiopie et l’Irak, le Kosovo et le Liban, ont été le théâtre de leurs drames.

Une convention révolutionnaire
Signée à Oslo, ces 3 et 4 décembre 2008, par une centaine de pays, la Convention sur les armes à sous munitions (CCM, Convention on Cluster Munitions) va changer la donne. En vertu de ce texte, juridiquement contraignant, chaque Etat signataire s’engage en effet à ne plus produire, acquérir, stocker, conserver, transférer ni employer d’armes à sous-munitions.
S’agit-il d’un catalogue de bonnes intentions supplémentaire, qui prendra la poussière sur les étagères déjà bien fournies du droit international ? « Non, c’est une convention très forte qui aura des effets réels sur le terrain, nous répond Hildegarde Vansintjan, responsable du plaidoyer à Handicap international Belgique. Par certains aspects, elle est même révolutionnaire, dans la mesure où elle contient des dispositions concrètes et précises concernant l’assistance à fournir aux victimes. L’article 5 stipule, par exemple, que chaque Etat partie prodiguera aux survivants ‘des soins médicaux, une réadaptation et un soutien psychologique ainsi qu’une insertion sociale et économique’. Il faut aussi souligner que le terme « victime » lui-même y est défini dans une acception très large, puisqu’il désigne ‘ les personnes directement touchées par des armes à sous-munitions, ainsi que leur famille et leur communauté affectées’ » (article 2).

Les bémols
Les Etats-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde ont jusqu’ici refusé de signer cette convention, de même qu’Israël, la Corée du Nord, l’Iran ou le Pakistan. Cette attitude ne risque-t-elle pas de réduire comme une peau de chagrin les effets du texte ?
« Il est vrai que plusieurs pays, parmi les plus importants, n’ont pas encore adopté le traité, concède Stan Brabant, directeur de l’unité politique à Handicap international Belgique. Mais l’usage de ces armes par des pays non signataires va devenir très problématique, voire impossible, car les obstacles liés à leur transport, à leur entreposage et à leur utilisation vont se multiplier. Le ministre britannique des Affaires étrangères a par exemple déjà averti que ‘même sans avoir signé la convention, les Etats-Unis ne seront plus en mesure d’entreposer de telles armes sur le territoire du Royaume-Uni.’ »
Sans compter l’opprobre qui va entourer leur utilisation. Plus personne désormais ne pourra considérer ces armes comme légitimes. Les « non signataires » feront l’objet de stigmatisation de la part de la communauté internationale.
« Parmi les bémols, poursuit Stan Brabant, je citerais plutôt l’article 21, dont le paragraphe 3 prévoit que « …les Etats parties, leur personnel militaire ou leurs ressortissants peuvent s’engager dans une coopération et des opérations militaires avec des Etats non partie à la présente Convention qui pourraient être engagés dans des activités interdites à un Etat partie. » C’est une formule particulièrement maladroite. Nous resterons dès lors vigilants pour garantir qu’aucun Etat signataire n’apporte intentionnellement assistance à un autre Etat pour commettre un acte prohibé par ce traité.
Il n’en demeure pas moins qu’un pas de géant vient d’être accompli. Savez-vous qu’il y a dans le monde plusieurs milliards d’armes à sous-munitions, réparties dans les stocks des différents Etats ? Et par la grâce de cette convention, qui est le fruit de 5 ans de travail acharné, elles seront progressivement mises hors d’état de nuire.
En 2003, quand on a commencé à aborder le sujet, on n’osait même pas appeler à une interdiction, tant cela paraissait énorme. Ce n’est qu’en 2005 qu’on a commencé à en parler
. »

La Belgique à l’avant-garde
Si la Coalition contre les sous-munitions, qui rassemble plus de 300 organisations de la société civile, issues de 80 pays, s’est fortement mobilisée, il faut également souligner le rôle de pionnier joué par la Belgique. C’est en effet le premier pays au monde à avoir adopté, dès 2006, une loi interdisant ces armes. De surcroît, alors que les pays signataires du traité d’Oslo ont 8 ans pour détruire leurs stocks, la Belgique a également pris de l’avance en ce domaine, puisque cette destruction devrait y être achevée dès le printemps 2009.
Initié par la Belgique, le processus d’interdiction des armes à sous-munitions a été relayé sur le plan international par la Norvège, ce qui démontre que les petits pays peuvent impulser des politiques de grande ampleur.
En mai 2008, lors de la conférence de Dublin, qui avait pour vocation de préparer celle d’Oslo, certains Etats présents émettaient encore des réserves quant à l’interdiction complète des armes à sous-munitions. Les Ban Advocates, personnes issues des communautés affectées par ces armes, ont alors joué un rôle déterminant pour les convaincre.
Dans une actualité souvent très sombre, où les bonnes nouvelles sont plutôt rares, la signature de cette convention fait figure de chaud soleil au coeur de l’hiver. Mais le combat n’est pas terminé pour autant. Il reste à convaincre les pays qui ne l’ont pas encore signée – en premier lieu les Etats-Unis de l’ère Obama – de franchir le pas. Et à vérifier que les dispositions concernant l’assistance aux victimes et la dépollution des sites soient pleinement appliquées. Une belle mobilisation en perspective.

Article paru dans En Marche n°1398, le 04 décembre 2008.

lundi 13 octobre 2008

De la crise financière à la crise de régime?

La Belgique vient de perdre Fortis, un de ses derniers joyaux financiers. La semaine précédente, nombre de citoyens avaient salué la décision des gouvernements belges, luxembourgeois et néerlandais de nationaliser partiellement cette banque. Mais la satisfaction n’a été que de bien courte durée. Fallait-il vraiment brader Fortis à BNP Paribas ? L’Etat n’aurait-il pas pu la nationaliser ?

Souvenez-vous : au début des années 1990, la Suède avait traversé des turbulences financières considérables. Et avait réagi en nationalisant de nombreuses institutions bancaires. L’Etat y était notamment devenu actionnaire à 100% de Nordea, une banque qui avait ensuite joliment prospéré. Et dont l’Etat avait revendu 80% du capital quelques années plus tard. Avec un coquet bénéfice pour le trésor public.

En Belgique, des centaines de milliers de petits épargnants qui avaient investi dans des actions Fortis ont été stupéfaits d’apprendre la vente de la première institution financière du pays. Pensez, à aucun moment ils n’avaient été consultés : aucune assemblée générale n’a à ce jour été convoquée ! Le gouvernement a invoqué l’urgence. Mais, face à cette démarche à la légalité douteuse, les associations de défense des petits porteurs et des consommateurs, Deminor et Test Achat, réfléchissent à une riposte. Quant à l’avocat M. Modrikamen, il envisage, ni plus ni moins, une action en référé, en vue d’obtenir la suspension de la cession de Fortis à BNP Paribas.

L’exception belge
Mais quelle mouche a donc piqué nos hommes politiques ?
Il se raconte que Didier Reynders, le ministre des Finances, était opposé à toute nationalisation. Pourtant, même les plus ardents défenseurs du libre marché – Irlande et Grande-Bretagne en tête – n’ont-ils pas eu l’intelligence d’enfreindre leur dogme, jusque là sacro-saint, et de nationaliser les banques les plus menacées ? Dans la crise actuelle, la Belgique est jusqu’à présent le seul pays d’Europe à avoir dépecé puis revendu – à vil prix de surcroît – un de ses fleurons financiers à des intérêts étrangers. Néerlandais, d’abord. Français, ensuite. « La Belgique est redevenue un nain bancaire, écrivait à ce propos le quotidien libéral-populiste néerlandais De Telegraaf. Après avoir vendu leur acier et leurs groupes énergétiques dans les années 1980 et 1990, les Belges ne jouent plus un rôle mondial que dans le secteur de la bière. »

Quand la crise financière sera passée et que les citoyens belges réaliseront pleinement l’ampleur du dépeçage qui vient de se produire et la perte économique majeure qu’il a engendrée, quelle sera leur réaction ? C’est tout le système démocratique qui pourrait en être ébranlé. Car, à l’exception d’Ecolo et du Front national, tous les partis francophones participent au gouvernement fédéral. Et sont donc à ce titre collectivement responsables des décisions qui viennent d’être prises.

« Nous avons appris de la crise économique mondiale des années 1920 qu’une menace incroyable pour l’ensemble de la société peut résulter d’une crise économique, avertissait récemment Wolfgang Schäuble, le ministre allemand de l’Intérieur. Les conséquences de cette dépression étaient Adolf Hitler et, indirectement, la Seconde guerre mondiale et Auschwitz », poursuivait-il. A méditer, de toute urgence !