dimanche 16 octobre 2011

Dexia: et si ce n'était qu'un début?


Christiane a 82 ans. Elle est veuve et a une petite pension. Il y a des années, son banquier l’a persuadée d’investir ses maigres économies dans des actions Dexia : «  Le placement de votre argent sur un carnet d’épargne ne vous rapporte rien, bien au contraire ; l’inflation étant plus élevée que les intérêts versés, vous perdez de l’argent en épargnant. ». Une réflexion qui l’avait traumatisée ! Elle avait donc chaleureusement remercié son banquier et s’était empressée de suivre ses conseils.

Aujourd’hui, elle est ruinée. Sa toute petite poire pour la soif, comme elle disait, a fondu d’un seul coup. La faute à l’irresponsabilité des voltigeurs de la haute finance, des banquiers qui, au casino des placements hasardeux, ont joué et perdu. SON argent. Et le vôtre, le mien, le nôtre : celui de la collectivité. Car en Belgique, nous sommes tous concernés : outre l’Etat fédéral et les 3 régions qui, à eux quatre, détenaient plus de 11% des actions de Dexia, le Holding communal en possédait 14%, ARCO : 13 % et Ethias : 5%. Sans compter les salariés du groupe et les autres actionnaires individuels et institutionnels qui, ensemble, totalisaient  28% des actions. [1]

Tous ruinés demain ?
Les citoyens seront, au bas mot, doublement affectés par le démantèlement de Dexia (voire triplement, s’ils sont actionnaires !) : en plus de la catastrophe annoncée pour les finances publiques, c’est en effet l’argent du contribuable qui va, une nouvelle fois, servir à sauver la banque. Sans même compter la menace insensée que la « bad bank » fait peser sur l’avenir du pays et de chacun de ses habitants : l’Etat belge se porte garant pour 54 milliards d’avoirs douteux ! Est-ce vraiment raisonnable dans le contexte actuel ? Et quelles conséquences cette véritable épée de Damoclès aura-t-elle sur la note du Royaume auprès des agences de notation ? « La garantie de la Belgique à Dexia = 15% du PIB belge ; celle de la France = 2% du PIB français. Comment cela va-t-il influencer le profil de crédit de la Belgique ? », s’interrogeait le Professeur Paul De Grauwe sur Twitter » [2]

« Avec Dexia, nous sommes victimes d’un capitalisme financier dévoyé qui a vécu de bulles, de mensonges et de faux-semblants et qui perd soudain pied », écrivait très justement Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du journal Le Soir, le 14 octobre 2011.

Déprime pour les uns, des primes pour les autres
Toxiques, les produits financiers ne l’ont cependant pas été pour tous : les principaux responsables de la situation actuelle n’ont guère été sanctionnés pour leur gestion désastreuse, que du contraire ! Tenez, le Français Pierre Richard par exemple (pas le comique, l’autre : le sinistre), celui qui a été PDG de Dexia jusqu’à l’automne 2008, eh bien, il bénéficie d’une confortable retraite de… 600.000 euros par an ! Pourtant, « emporté par la folie des grandeurs », comme le dénonce Sophie Fay dans Le Nouvel Observateur [3], c’est lui qui, dès la deuxième moitié des années 1990, a lancé l’institution qu’il dirigeait dans une véritable frénésie d’acquisitions, d’abord en Europe, puis aux Etats-Unis avec la société financière américaine FSA qui signera sa perte.

Selon Sophie Fay, son successeur belge, Axel Miller, « poursuivra, pied au plancher, la même stratégie casse-cou ». Il sera remplacé par le Français Pierre Mariani, au sujet duquel le fondateur de Dexia, François Narmon, ne mâche pas ses mots : « la façon dont il a géré la banque est une catastrophe, confiait-il au Soir les 15 et 16 octobre. Pourtant, il empochera, au début de l’année 2011, un bonus de 600.000 euros, s’ajoutant, ne l’oublions pas, à une rémunération d’un million d’euros et à une « prime de fonction » de 200.000 euros ! « Indécent », avait titré Yves Cavalier, dans un bel édito paru dans La Libre Belgique en ligne, le 7 avril 2011 : « Comment peut-on sereinement poursuivre un débat sur l’impérieuse nécessité de voir chacun participer à l’effort d’assainissement du pays lorsque les patrons de certaines banques s’en mettent plein les poches ? »

La politique du mensonge
Pour faire taire les quelques voix discordantes qui avaient osé protester, Jean-Luc Dehaene, le président du Conseil d’administration de Dexia, était monté au créneau pour défendre ce super bonus ! A l’époque, il nous avait déçus, il nous a ensuite menti. « Début octobre, Jean-Luc Dehaene nous disait encore que tout était sous contrôle », dénonçait dimanche dernier Bernard Clerfayt, le secrétaire d’Etat fédéral adjoint au ministre des Finances. Et alors que le président du CA préparait depuis près de 4 semaines avec la France la scission de Dexia, il déclarait encore aux journalistes que cette séparation n’était pas à l’ordre du jour !

Dangereux, ça ! Quand le citoyen ne fait plus confiance aux responsables politico-économiques, il devient une proie facile pour les poujadistes habiles, façon Marine Le Pen.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le petit actionnaire de Dexia ne sait plus à quel saint se vouer dans sa quête d’informations fiables. Comme le notait Euroshareholders, la fédération européenne des associations d’actionnaires, il a le sentiment d’avoir été trompé : « il y a moins de trois mois le régulateur bancaire européen a publié les résultats de ses « stress tests » qui classaient DEXIA comme douzième meilleure banque européenne sur un total de 92 en termes de capitalisation » ![4]  

Lorsque Dexia s’est effondrée, Christiane m’a téléphoné, paniquée et ne sachant que faire : « Dois-je vendre, pour récupérer quelques centaines d’euros, ou conserver ces actions et attendre ? Y a-t-il une toute petite chance qu’elles remontent un jour ? » L’action Dexia avait déjà fameusement dévissé et plafonnait sous la barre de un euro l’unité. Je ne savais pas quoi lui répondre.


- Mais tu es journaliste, tu dois savoir !
- …
- Que font les journalistes ? Leur rôle n’est-il pas d’informer les simples citoyennes, comme moi ?

Un étonnant silence
Depuis le début du plongeon de Dexia, elle avait épluché son quotidien préféré, La Libre Belgique. Mais elle n’y avait pas trouvé, m’a-t-elle dit, de réponse à ses questions. Sachant que j’étais abonnée au journal Le Soir, elle m’a demandé si je pouvais l’éclairer. J’ai donc suivi avec encore plus d’attention la saga DEXIA. Et je dois reconnaître que le quotidien de la rue Royale n’a pas lésiné sur les pages spéciales. Ainsi, dans sa livraison du 6 octobre, sous le titre « Que doit faire le client Dexia ? », Le Soir abordait cinq questions de manière assez pédagogique et précise : « 1. Faut-il retirer l’argent déposé sur mon compte d’épargne ? 2. Que vont devenir mes bons de caisse et mes comptes à terme ? 3. J’ai des SICAV vendues par Dexia. Que faut-il en faire ? 4. J’ai souscrit une épargne pension chez Dexia. Suis-je concerné ? Et : 5. J’ai acheté en Bourse des obligations émises par Dexia. Valent-elles encore quelque chose ? » 15 à 30 lignes d’explication répondaient à chacune de ces interrogations. Du beau travail. Mais à la sixième question : « Lors de l’introduction en bourse de Dexia, j’ai souscrit des actions. Qu’en pensez-vous ? », la réponse tenait en une seule ligne : « Nous ne pouvons, hélas, que compatir… », écrivait le journaliste, Marc Charlet, sans plus de précisions ! Un peu léger, non ? Combien de personnes âgées ont-elles frôlé la crise cardiaque en lisant ces mots ? En tout cas, ce n’était pas avec cette phrase laconique que je pouvais informer Christiane !

Du côté de la RTBF, pas d’avantage de réponse à cette question précise, du moins dans les journaux télévisés de 19H30, que j’ai, me semble-t-il, tous suivis.

Vendredi 14 octobre, l’action chutait encore de 7,59 %. Fallait-il vendre au plus vite, histoire d’empocher 0,69 cents l’action plutôt que de tout perdre ? Ou était-il au contraire conseillé d’attendre ? Voilà plus d’une semaine que cette question angoisse les petits actionnaires : même si de grandes incertitudes subsistent, c’est évident, ils auraient apprécié que leurs inquiétudes soient prises en compte et traitées par les médias. Ces derniers n’auraient-ils pu, par exemple, interviewer différents économistes et publier les avis et conseils de chacun ?

« J’ai eu l’impression que nous n’existions pas, m’a dit Christiane, ou qu’être actionnaire était désormais perçu comme honteux. » Non, les petits actionnaires de Dexia ne sont pas d’horribles capitalistes spéculateurs : ce sont des pères, mères et grand-mères de famille qui ont tenté de gérer au mieux leurs économies. Et qui ont fait confiance à Dexia parce que l’Etat, les Régions et les communes y avaient placé leurs avoirs. Dès lors, il leur semblait tout simplement inconcevable que cette institution financière puisse sombrer.

Mais l’impensable est arrivé. Et ils restent là, incrédules et profondément choqués. Comme Christiane, ma maman.



[1] Source : L’Echo, le 3 octobre 2011. 
[2] Cité dans L’Echo, le 10 octobre 2011.
[3]  “La double mort de Dexia”, le 13 octobre 2011, n°2449
[4] Fonds propres « durs » de 10,4 % des actifs, soit plus du double de la norme minimale de 5%.




mardi 11 octobre 2011

Banques: attention, danger !

"Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent sa monnaie, ces institutions priveront les citoyens de toute possession, d'abord par l'inflation, ensuite par la récession, jusqu'au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquise."

Qui a prononcé cette phrase? Thomas Jefferson, le troisième président des Etats-Unis !  Une réflexion vieille de plus de deux siècles (1802 exactement) qui n'a pas pris la moindre ride !

mercredi 22 juin 2011

Un journalisme critique au service d’une Europe plus sociale


Comment mieux informer le public sur l’Union européenne, son fonctionnement et ses enjeux ?, s’interroge avec justesse le Livre blanc en faveur du journalisme européen social et citoyen, récemment 
rédigé par l’IHECS.[1]

« Depuis que les élections européennes ont été instituées, en 1979, le taux de participation à ce scrutin n’a cessé de chuter. Le record d’abstention a été une nouvelle fois battu en juin 2009, quand seuls 43% des citoyens européens, 29% pour les plus jeunes (de 18 à 24 ans), se sont rendus aux urnes, note le Livre blanc qui poursuit : Nous voici face à un formidable paradoxe : alors que les compétences des institutions européennes ne cessent d’augmenter, influençant une part essentielle des législations nationales et donc de la vie quotidienne des cinq cents millions d’Européens, ces derniers marquent, lors des scrutins (l’exercice démocratique par excellence), toujours plus de distance avec leurs représentants communautaires. »

Comment ne pas comprendre ce désintérêt - voire ce rejet - exprimé par rapport à une Europe dont les politiques menées ces dernières décennies sont fortement teintées d’ultra-libéralisme et dont beaucoup de décisions se sont révélées désastreuses pour le plus grand nombre ? Souvenez-vous de la directive Bolkestein et des débats houleux qu’elle a suscités dans les rangs de ceux qui souhaitaient voir les services publics échapper aux privatisations. Chaque semaine apporte son lot d’exemples en la matière. Tenez, il y a deux jours, la Commission européenne annonçait que l’an prochain, elle réduirait de 400 millions son allocation au programme d’aide alimentaire destinée aux Européens les plus démunis. Cette baisse drastique pourrait priver plus de 2 millions d’Européens des distributions gratuites de nourriture dont ils ont besoin pour vivre, ont déjà dénoncé plusieurs associations caritatives.

Rappelant que 80 millions d'Européens vivent sous le seuil de pauvreté, la députée européenne française Rachida Dati a fait part de sa « consternation », estimant que "la Commission est déconnectée de la souffrance des Européens et de leurs préoccupations". "Quand la Commission veut, elle peut... même décourager les citoyens de croire en l'Europe!", a-t-elle ajouté dans un communiqué.[2]
Tout est dit !

Si l’Europe se préoccupait davantage de mettre en œuvre une politique sociale, réellement au service du plus grand nombre (et pas seulement d’une petite caste dirigeante), elle aurait moins besoin de dépenser des milliards en communication pour tenter d’améliorer son image de marque. Et les sommes ainsi économisées pourraient, à leur tour, être consacrées au renforcement d’une politique sociale, éducative et culturelle dignes de ce nom.

Contribuer à diffuser une image officialiste, voire positive de l’Europe n’est pas le rôle des journalistes. Si l’on croit vraiment au projet européen, il faut pratiquer un journalisme critique. Etre, comme le prônait l’écrivain argentin Horacio Verbitsky, le petit caillou dans la chaussure ». Et exercer un journalisme de veille démocratique.


[1]  Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales, Bruxelles, 01/12/2010. Un forum et un blog sont ouverts pour permettre à chacun de donner son avis sur ce livre blanc. Forum : www.socialeuropeanjournalism.com et blog : www.socialeuropeanjournalism.com/blog

[2] Source: AFP

mardi 17 mai 2011

DSK ? Ni homme de gauche ni gentleman !

L’arrestation de DSK à New York, pour agression sexuelle, a bien sûr fait l’effet d’un tsunami parmi la gauche française.

Face au drame personnel cataclysmique que vit actuellement cet homme, je conçois qu’il puisse paraître choquant, voire déplacé de se demander pourquoi le PS a attendu ce scandale pour s’interroger sur la personnalité et les qualités de son pré-candidat. Pourtant, n’est-ce pas le choix de DSK comme candidat socialiste aux prochaines élections qui aurait dû être perçu comme choquant, voire déplacé ?
Peut-on, en effet, être un homme de gauche et diriger le FMI? Ayant travaillé pendant treize ans dans divers projets de développement, en Afrique subsaharienne, j’étais aux première loges pour constater de visu, sur le terrain, les effets ravageurs des politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI. Ces programmes, dont l’austérité budgétaire et la privatisation des entreprises publiques étaient les maîtres-mots, ont accentué la fracture sociale. S’ils avaient pour principale finalité de rendre les Pays les moins avancés (PMA) capables de rembourser leur dette, ces plans ont aussi provoqué d’incontestables dégâts économiques et sociaux « collatéraux ».

mardi 22 mars 2011

La guerre en Libye, une affaire courante ?

Alors que nos hommes et femmes politiques se déchirent depuis plus de 280 jours à propos de querelles régressistes et qu’ils ont mis au frigo de nombreux dossiers sociaux et économiques, les voilà qui réussissent à se mettre d’accord en un temps record pour … entrer en guerre en Libye !
Une décision pourtant bien lourde, non ?
Mais au fait, dites-moi, partir en guerre fait-il partie des attributions d’un gouvernement en affaires courantes ? Que prévoient la Constitution et autres textes de loi ? Quelqu’un peut-il m’éclairer à ce propos ?

lundi 7 mars 2011

Vous avez dit « valeurs européennes » ?

Un commissaire européen qui soutient Kadhafi et accuse la presse internationale de falsifier les images du conflit libyen ! Il faut oser !

Mais est-ce finalement si étonnant ? Lorsqu’on parcourt le CV de
John Dalli, chargé de la Santé et de la Protection des consommateurs, puisque c’est de lui qu’il s’agit, on s’aperçoit qu’avant d’être commissaire européen, il a notamment dirigé une société de conseil destinée à promouvoir les investissements maltais en Libye. Et qu’il possède une maison à Tripoli.

Comme le disait Maroun Labaki, dans un petit billet très enlevé publié dans le journal Le Soir : « Que va dire José Manuel Barroso à John Dalli ? Evidemment un seul mot : “ Dégage ! ” »

dimanche 20 février 2011

A quoi servent les Forums sociaux mondiaux ?

Je rentre du Sénégal, où s’est tenu, du 6 au 11 février, le 11e Forum social mondial. Entre 50 000 et 70 000 altermondialistes s’étaient ainsi rassemblés, pour tenter de repenser la marche du monde, sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar qui accueille déjà ordinairement quelque 55 000 étudiants.

A l’issue de ce sommet planétaire, les avis étaient partagés. Si certains se disaient « globalement satisfaits » du contenu des tables rondes auxquelles ils avaient participé et des rencontres tissées en marge des travaux, les participants étaient quasi unanimes à déplorer la mauvaise organisation de l’événement. « Les forums sociaux sont toujours un peu désordonnés, mais celui-ci a franchement battu tous les records ! », me confia un "habitué".