jeudi 4 juin 2009

Ceci n’est pas une lunette de WC

Semences de tournesol, ouvre-boîte, nourriture pour chiens, brouette, fumier, linge de maison, presse-ail, jacuzzi, poison contre les souris, pétunias, géraniums, stores, télévisions et lunettes de WC.

Je vous le donne en mille : qu’ont en commun tous ces objets ? S’agit-il d’une énumération poétique, tout droit sortie d’une séance d’écriture automatique conduite par André Breton dans son fief de Saint-Cirq Lapopie, ce magnifique village médiéval surplombant le Lot ?

A l’heure où l’on inaugure à Bruxelles le nouveau musée Magritte, on serait tenté de passer par le surréalisme pour décoder l’actualité. Pourtant, cette liste n’est pas une poésie post-dadaïste. Aussi incroyable que cela paraisse, il s’agit de quelques-uns des articles que les députés britanniques ont eu le toupet d’introduire en notes de frais.



Mais ce ne sont là que simples broutilles au regard des autres dépenses, bien plus onéreuses, qu’ils ont sans vergogne fait payer par le contribuable. Ainsi, M. Hogg, l’ex-ministre conservateur de l’Agriculture, a-t-il eu le bon goût de se faire rembourser le curage des douves du confortable manoir qui lui sert de seconde résidence.
Le millionnaire travailliste Shaun Woodward, le plus riche ministre du cabinet de M. Brown, qui possède déjà plus d’une demi-douzaine de propriétés, n’a pas hésité, pour sa part, à faire participer ses concitoyens au remboursement de l’emprunt qu’il avait personnellement contracté pour acquérir un flat londonien coûtant la bagatelle de plus d’un million de livres.
Quant au député conservateur Peter Viggers, il a perçu plus de 30.000 livres (34.000 euros) en trois ans pour frais de jardinage, dont 1645 £ pour la construction d’une île flottante pour ses canards !

Cette rocambolesque histoire m'inspire au moins trois réflexions.
La première porte sur l’autisme dans lequel enferme l’exercice du pouvoir. Tenez, quelle a été la réaction des députés britanniques : la confusion ? La honte ? Le repentir ? Vous n’y êtes pas ! Les élus du peuple se sont dits surpris, voire choqués, que les citoyens puissent être scandalisés !
« Il y a un sentiment d’injustice face à la rage de l’opinion publique, souligne un assistant parlementaire de sa gracieuse majesté. Les députés avaient le sentiment d’agir en toute légalité. » Tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ? Un certain M. Donfut, je crois, qui lui non plus n’arrivait pas à se sentir confus ! « Je n’ai rien fait d’illégal » a-t-il répété à la presse, en guise de refrain défensif.

Des deux côtés de la Manche, ce qui semble sans doute le plus sidérant, c’est l’apparente incapacité de nos élus à prendre la mesure de ce que peut ressentir, face à leur comportement, le citoyen moyen qui gagne péniblement 1.300 à 1.500 euros (ou l’équivalent en livres) et subit de plein fouet la crise économique. Comme si les responsables politiques vivaient en vase clos, dans une bulle les isolant de leurs électeurs. Un monde à eux, ouaté, et largement déconnecté du réel.
Le fossé est décidément profond entre le peuple et ses représentants. Le scandale des notes de frais, mis au jour par le Daily Telegraph, n’a fait que le creuser encore davantage. D’autant que le quotidien conservateur publie chaque jour de nouvelles notes, distillant les révélations avec un sens du suspens digne des plus grands romans.

La deuxième réflexion appréhende les conséquences de ce scandale pour la démocratie, minée par l’irresponsabilité de ceux-là mêmes, les élus de la nation, qui en sont l’expression la plus essentielle.

D’autant que le phénomène dénoncé est loin d’être marginal. Sont ici concernés non pas un, deux, ni même trois cas isolés, mais - excusez du peu - plus d’une soixantaine de députés, émanant de surcroît de tous les grands partis représentés à la chambre : travaillistes, conservateurs et libéraux-démocrates. Sans compter le Sinn Fein, lui aussi mouillé jusqu’au cou par des notes de frais d’autant plus abusives que le parti nationaliste irlandais ne siège même pas au Parlement de Westminster.

C’est bien là, dans le caractère épidémique des fraudes, que réside le danger pour la démocratie. Comment éviter les « tous pourris » et autres réactions poujadistes quand un député sur 10 est impliqué, maculé, discrédité ? Les Britanniques se disent écoeurés. Laissant éclater leur colère sur Internet, certains n’hésitent pas à déclarer qu’ils ne paieront plus leurs impôts si ceux-ci doivent servir à enrichir encore davantage un milliardaire, à nettoyer la piscine d’un député ou à élaguer les 500 arbres de sa propriété. Des sondages annoncent de beaux jours pour les partis antiparlementaires et en particulier pour le British National Party, d’extrême droite.

La troisième réflexion concerne dès lors l’urgence d’un retour à plus d’éthique en politique. L’adoption de règles de conduite claires et précises et de mesures de contrôle s’impose pour remettre de l’ordre et de la décence dans les écuries d’Augias. Mais elles seront inévitablement contournées si les partis politiques n’édictent pas une morale de la responsabilité.
La corruption a existé de tous temps et sous tous les régimes. Mais comment s’étonner de la voir prospérer davantage dans des sociétés qui ont fait de l’argent leur veau d’or ? Le culte de la richesse et son corollaire, l’acceptation d’inégalités indécentes, est incompatible avec une réelle démocratie.

Cette surréaliste histoire de corruption est, d’une certaine manière, l’allégorie d’un dysfonctionnement beaucoup plus vaste : celui d’un modèle économique et social devenu fou. Le système sur lequel les députés britanniques indélicats surfent est précisément celui qui a produit les subprimes pour les pauvres et les surprimes pour les riches, les parapluies troués pour les chômeurs et les parachutes dorés pour les directeurs.

« Il n’y a plus de politiques, il n’y a plus que des politiciens. (…) Il n’y a plus d’autre pouvoir que celui de l’argent », déplorait Emmanuel Mounier. Il est temps de remettre à l’honneur d’autres valeurs, moins matérialistes : respect du bien commun, engagement au service du public et sens de l’Etat. Bref de réhabiliter la Res publica, dans toute sa grandeur et son désintéressement.

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